Rosbif est la francisation de l’anglais roast beef, qui désigne un morceau de bœuf destiné à être rôti de telle façon que le pourtour de la viande est cuit à point, tandis que la partie centrale est laissée saignante (parfois rosée).

Mais rosbif est aussi, bien sûr, le surnom préféré des français pour désigner l’ennemi héréditaire, l’adversaire de toujours : l’engliche, l’anglois, le brit … bref, l’anglais ! 

« L'Angleterre, cette colonie française qui a mal tourné. » (G. Clemenceau).

Les relations entre la France et l’Angleterre ont toujours été un savant mélange de rivalités et d’influences multiples, et le surnom donné à nos désormais amis anglais en est une parfaite illustration. Le bœuf rôti est une invention anglaise, plat principal d'un repas traditionnel, à une époque où la viande est encore consommée bouillie en France. Mais l’influence anglaise gagne notre pays au XVIIIème siècle, malgré la grande anglophobie qui y règne. 

Le terme « rosbif » en tant qu’injure est attesté officiellement en 1774, mais pourrait bien être antérieur. Il désignerait en fait les traiteurs anglais installés à Calais qui accueillaient leurs compatriotes fraîchement débarqués en France, une pièce de bœuf à la main pour les réconforter, histoire de leur rappeler la mère patrie. Car le bœuf, c’est pour ainsi dire l’animal sacré en Angleterre, l’ingesta prédominant des Beefeaters (mangeurs de bœuf), célèbres gardiens de la Tour de Londres ; le bœuf, c’est l’incarnation du sentiment national anglais et de la force mâle, figure construite en opposition à l’hégémonie culturelle française qui sévissait alors dans toute l’Europe du XVIIIème siècle et dont l’art culinaire raffiné, fait de fricassées et autres ragoûts, était jugé trop dévirilisant par nos anglois cousins.

Un tableau de William Hogarth, conservé à la Tate Gallery de Londres, en est une illustration amusante.

Profitant d'une trêve dans la guerre de succession autrichienne, Hogarth part à Paris avec d'autres artistes en 1748. Confronté à une société française qu'il trouve trop artificielle, il décide d'avancer la date de son retour et se rend à Calais pour prendre le bateau qui le ramènera en Grande-Bretagne. Mais alors qu'il attend le bateau en croquant les rues calaisiennes, il est arrêté et emprisonné pour espionnage. Une fois de retour à Londres, il s'empresse de représenter l'événement dans un tableau incisif et satirique.

Le Calais Gate est certes une critique de la société française, mais avant tout il s'agit d'une apologie de la nation britannique qui naît au XVIIIe siècle. Chaque critique adressée à la société française dans ce tableau permet de dessiner en creux les mérites du système britannique. On distingue trois types de critiques dans ce tableau :

La première concerne la religion, et notamment le clergé, incarné ici par le moine ventru au centre de la composition. Il s'agit pour Hogarth d’en critiquer le pouvoir politique et économique. Alors que les religieux devraient être au service du peuple, ils lui ôtent littéralement le pain de la bouche, comme ce moine qui tâte la pièce de bœuf en la regardant d'un œil concupiscent.

Le second aspect développé par Hogarth concerne le système politique. Il critique l'absolutisme et l'arbitraire caractérisant le pouvoir en France. Le pouvoir absolu est représenté par l'imposante porte de Calais qui menace le spectateur et dont dépasse une herse prête à s'abattre sur n'importe quel individu. La porte apparaît comme la gueule du monstre de la monarchie absolue, le « Leviathan » de Hobbes. L'arbitraire est également symbolisé par la main de l'officier qui s'abat sur l'épaule du peintre qui s'est représenté au second plan à gauche du tableau en train de dessiner.

In fine, c'est l'absence de liberté individuelle en France que dénonce Hogarth. C'est pourquoi le peintre s'attache à représenter les Français comme des pauvres avec leurs vêtements et leurs chaussures trouées (à part bien sûr le moine, qui, ayant fait vœu de pauvreté est pourtant bien habillé et a de jolis souliers vernis). De plus les Français sont squelettiques car ils ne peuvent se nourrir que de « soupe maigre », plat que Hogarth aime à considérer comme le summum de la gastronomie française. 

Au milieu de ces pauvres Français, on trouve pourtant un personnage bien vêtu (les bas brodés et les souliers à boucle), et surtout portant une énorme pièce de bœuf. Il s'agit d'un cuisinier anglais qui décharge la viande venue d'Angleterre pour nourrir les pensionnaires anglais d'une auberge de Calais. Ce gros morceau de viande qui donne son nom au tableau est réellement l'emblème de la nation britannique. Il symbolise la prospérité d'un pays qui ne connaît plus de famine, mais surtout la liberté qui règne dans cette nouvelle nation. Avec des amis, Hogarth fut l'un des membres fondateurs de la Sublime Society of Beefsteaks, dont la devise était « Beef and Liberty » … Un beau programme politique !