L’image est frappante, presque choquante : une carcasse éventrée pendue à son croc, exposée au premier plan sous une lumière crue. Ainsi représentée, elle s’impose à notre regard de façon quasi obscène. Même sans rien connaitre à la peinture, on est immédiatement interpellé par cette image incongrue, très éloignée des canons traditionnels des natures mortes qui flattent nos yeux et nos papilles.

Cette œuvre n’est pas la plus célèbre de Rembrandt. Elle est pourtant considérée par les spécialistes comme un jalon majeur de l’histoire de l’art.  Mais de quoi s’agit-il exactement ? Pourquoi avoir peint une pièce de boucher plutôt qu’un vert pâturage ou le portrait d’un gentilhomme ?

Rembrandt, van Rijn de son patronyme, fut le principal maître de l’âge d’or hollandais. On lui doit plusieurs tableaux mondialement célèbres comme La ronde de nuit ou La guilde des drapiers. Portraitiste recherché, Rembrandt, comme tous les peintres d’Europe du nord, pratique aussi la scène de genre, c’est-à-dire la représentation de scènes de la vie quotidienne fortement teintées de sens moral. Peint en 1655, c’est à cette dernière catégorie que notre tableau se rattache. A cette époque, le peintre est au sommet de sa carrière. Rompant avec la tradition esthétique de son époque et faisant fi de sa rivalité avec Rubens, Rembrandt livre ici une image spectaculaire et décalée en accordant à une carcasse de bœuf le statut de « modèle digne d’intérêt ».

Le traitement pictural aussi est hors norme, puisque l’artiste traite son sujet par larges touches épaisses de matière, s’éloignant du traitement soigneux et illusionniste des écoles du nord. L’animal devient alors, par cet assemblage de couleurs en demi-teintes brossées avec vigueur, une quasi-abstraction.

Néanmoins, comme nous l’avons dit, l’œuvre est une scène de genre et se rattache bel et bien à cette tradition de la double lecture : témoignage de la vie quotidienne et sens moral. Les scènes de boucherie  et les natures mortes aux viandes ne sont pas rares dans l’art européen. Elles symbolisent souvent la richesse, la cupidité ou la vanité. Dans le bœuf de Rembrandt précisément, il faudrait voir selon certains auteurs une illustration de la parabole du Retour du fils prodigue, pour d’autres une métaphore de la crucifixion ou encore un memento mori

Scène de boucherie, Annibal Carrache, 1580, kimbell Art Museum, Fort Worth

Mais le plus important, c’est que rarement un artiste n’avait jusqu’alors osé peindre avec un cadrage si serré une scène aussi « vulgaire » et crue, à la fois morbide et anecdotique en apparence. Mais en apparence seulement, car par un effet de renversement génial, ce qui est laid devient beau sous le pinceau du peintre, non seulement parce que l’image est belle en soi, mais surtout parce qu’elle devient expressive et universelle. La carcasse de bœuf trône sur ce qui pourrait s’apparenter à un chevalet de peintre, dans toute la beauté étrange des couleurs naturelles de ses muscles et de ses chaires. Par ce renversement, Rembrandt fait basculer son bœuf, et nous avec, dans la pleine modernité de l’expression artistique qui atteindra son paroxysme au début du XXème siècle, en basculant dans l’abstraction.